LA RENCONTRE

Depuis plusieurs jours, Marie se sentait épiée.

Que ce soit du matin en partant travailler ou le soir, au moment de vérifier le courrier dans sa boite aux lettres située à l’extérieur de son immeuble, cette désagréable sensation se faisait pesante.

Parfois, il lui arrivait de se retourner précipitamment afin de lui faire prendre conscience que ce jeu malsain devait cesser. Il lui fallait bien du courage pour oser affronter celui qui se permettait de la suivre silencieusement.

En sortant de chez elle au petit matin, il faisait noir.

En sortant de son travail éreintant pour rejoindre son domicile, il faisait noir.

Durant la journée, elle ne pouvait s’empêcher de penser à celui qui ne faisait que cela, la suivre.

Durant ses nuits de sommeil, elle se levait toute transpirante.

Les cauchemars survenaient ainsi, sans prévenir :

Elle rêvait au prince charmant, à celui qui voudrait partager ses nuits. Puis, comme par magie, ses rêves se transformaient en une vision d’horreur : il était là, marchant derrière elle, contemplant le balancement de ses hanches. Pour affronter cette réalité devenue cauchemardesque, elle prendrait le risque insensé de se retourner quitte à tomber sur lui. Enfin, elle le dévisagerait de la tête aux pieds et ne perdrait pas de temps à une quelconque discussion. Après tout, ses collègues du bureau lui répétaient maintes et maintes fois que la meilleure solution pour faire fuir un pervers sexuel était de l’affronter de manière radicale. Mais les cauchemars ont la réputation de se vouloir préventifs. Rien de bien rassurant. Alors, pour couper court à cela, Marie se lève en pleine nuit, jette un œil par la fenêtre en prenant soin de se cacher derrière ces épais rideaux de velours. Rien. Un bon verre d’eau, une cigarette. Tout cela suffisait à lui effacer ces sales images.

À l’heure du déjeuner, elle réfléchissait à ce qu’il fallait faire : prendre la fuite, marcher rapidement, rien de cela ne stopperait celui qui l’épiait du matin jusqu’au soir. Aller voir la police ? L’inspecteur prendrait Marie pour une pauvre fille si désespérée qu’elle se sente obligée d’inventer des histoires de suiveur ! Et puis, de manière inéluctable, il lui dirait que tant qu’elle n’a pas été agressée, la police ne pourrait rien y faire.

Marie aurait aimé avoir un amoureux. Elle lui aurait envoyé un SMS au moment de sortir du métro. Il répondrait présent et ferait fuir cet être malsain qui n’a même pas le cran d’aller jusqu’au bout de cet acte nauséabond. Que lui voulait-il ? Elle n’en savait rien. Pour éviter que ce timbré se décide enfin à sortir de sa cachette, elle s’habillait de manière à ne pas le provoquer. Malheureusement, Marie n’a pas d’amoureux. Elle aurait aimé, c’est une évidence. Disons que le prince charmant des films à l’eau de rose ne risque pas de se trouver entre son immeuble et le travail. Pour cela, il lui faudrait sortir en discothèque ou aller dans des pubs. Marie n’aime pas cela, tout simplement. Elle écoute les aventures de ses collègues féminins qui se targuent d’avoir couché avec un homme rencontré la veille. Sans être une sainte nitouche, Marie ne désire pas non plus, selon ses dires, tomber si bas. Elle veut un homme, un vrai. Pas un coureur de jupons de pacotilles qui ne se souviendrait pas de son nom au petit matin. Les gougeas, elle a déjà donné.

Quoi qu’il en soit, ce petit jeu particulier dure depuis deux semaines ou trois. Elle ne sait plus trop, en fait. Est-ce un ex qui cherche à lui faire peur ? Quel imbécile aurait du temps à perdre ? Épier Marie du matin jusqu’au soir, cela signifierait que l’homme n’a rien à perdre ou rien n’a gagné et que son but n’est pas spécialement de lui faire peur. Épier une jeune femme est un jeu assez particulier. Peut-être s’agit-il d’un admirateur tellement timide qu’il n’ose à peine dire bonjour à une jolie fille ? Oui, ça ne peut qu’être cela. Et puis, Marie est séduisante. Preuve en est que les hommes se retournent sur son passage. Alors, une déduction lui vient en tête : l’homme qui ne fait que la suivre sans même se montrer doit être repoussant. Il ne pourrait s’agir que de cela. Le mystère devenait moins épais, soudainement. Oui, il devait être moche, comme ce personnage dans Éléphant Man ! Après tout, à bien y réfléchir, qu’elle serait l’unique raison qui le pousserait à agir uniquement tôt le matin, tard le soir. Profiter de la nuit pour se cacher sous un porche, la voilà la solution.

Cette fois-ci, Marie est décidée à faire ce qu’il faut.

Cette fois-ci, ce n’était plus à elle d’avoir peur, mais à lui.

Alors, ce soir, en rentrant du travail, elle se retournerait, prête à crier au cas où, et s’énerverait après ce malotru. Oui, c’est exactement ainsi qu’elle aurait dû agir depuis le début. Marie se traite toute seule de pauvre idiote. Elle va le trouver ce courage et se retourner rapidement en demandant à cette mocheté de cesser immédiatement de la suivre. Les gens interviendraient, peut-être.

En empruntant la petite ruelle dans laquelle se trouve son logement, Marie respire un coup, mais la panique revient à la charge lorsqu’elle entend des bruits. Une boite de conserve tombant au sol, une bouteille en verre venue se briser sur le trottoir. Décidément, au lieu de faire ce qu’elle avait prévu, Marie se précipite. Non, elle ne regarderait pas sa boite aux lettres. Les foutues clés semblent décidées à rester cacher dans tout le foutoir qui est dans son sac. Zut, son téléphone portable sonne. Elle n’a pas envie de répondre. Elle a juste envie d’ouvrir ce satané portail en fer forgé et de courir jusqu’à la porte de son appartement.

Elle sent sa présence. Il est là. Les clés touchent son index puis se laissent attraper par la main. Voilà qui pourrait faire une arme efficace. Un coup de clés en plein visage, cela devrait suffire à le calmer. Ni une ni deux, Marie se retourne et se fait menaçante. Elle a senti quelque chose la frôler. Sa gorge se resserre. Derrière elle, il n’y a personne. Elle respire un coup. Tente de calmer les pulsations de son cœur et ferme les yeux.

Marie est devenue folle. Ce n’est pas la police qu’elle devrait voir, mais un psychologue.

Les clés dans la main, elle bouge d’un quart de tour et au moment de laisser la grosse clé dorée pénétrer la fente de la serrure, Marie ouvre les yeux et pousse un cri effarant.

Il était là. Elle n’avait pas halluciné.

Ses yeux n’avaient rien de commun et brillaient dans la nuit avec ce sublime vert. Était-ce donc le Diable en personne ? Bien des légendes urbaines nous racontent que le Diable a des yeux sublimes qui se voient dans la nuit. Confortablement assis sur un rebord, de tout son pelage noir, un petit bruit émanant de sa bouche allait rassurer la jeune femme.

Il s’agissait d’un chat qui se fondait dans la nuit par la seule faute d’être noir.

En posant sa main sur le dessus de sa tête, Marie était tombée amoureuse.

A défaut d’avoir trouvé l’homme de sa vie, elle avait fait la rencontre la plus improbable qui câlinerait ses nuits. L’histoire ne nous dit pas si Marie trouvera un homme. La seule chose que nous puissions savoir est que depuis cette rencontre, elle savait que quelqu’un attendrait son retour à la maison, couché sur le canapé.

Ludovic Metzker

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *