LE TICKET

Depuis un mois, jour pour jour, il en est ainsi.

Tous les matins, Paul se prépare pour partir travailler et quitte son domicile selon un timing précis. Contrairement à tous ces gens qu’il croise dans la rue avant de se rendre à son arrêt de bus, il a ce sourire stupide. Il sait que dans un court instant, le bus va arriver et qu’elle sera là, assise bien droite sur une de ces places duo. Comme d’habitude, il monte dans le bus et fait en sorte de se mettre sur l’un de ces sièges, en solitaire. Il pourrait s’installer face à elle. Il pourrait tenter de capter son regard. Ses genoux toucheraient les siens de manière à provoquer une réaction de cette belle inconnue. Elle lui dirait « Pardon ! » et alors, il serait ému d’avoir entendu le son de sa voix et à coup sûr, le timbre serait mélodieux, voir angélique.

Au lieu de cela, Paul prend sa place habituelle. Il a juste eu le temps de foudroyer du regard cet idiot qui s’apprêtait à la lui voler. Qu’importe si ce malotru avait un certain âge, qu’importe si la place lui allait de droit. Qu’importe, car Paul avait un privilège que seuls les timides peuvent connaitre et pas n’importe lequel. S’installer à la seule place qui lui permettrait de faire semblant de regarder la rue défilée pour profiter de cet instant précieux et croiser celui de la seule fille capable de lui redonner le sourire suffisant pour aborder une journée déplaisante valait de paraitre méprisant aux yeux des autres.

Paul avait remarqué ce petit geste de la part de l’inconnue du bus. Elle aussi n’aurait assurément pas apprécié un quelconque changement dans ce petit jeu. Le temps pour Paul de prendre place et jette un rapide coup d’œil sur sa droite pour confirmer ce qu’il n’osait point imaginer et voilà que ses joues sont devenues aussi rouges que la rose Baccarat qu’il aimerait lui offrir. Elle lui sourit délicatement. Le cœur de Paul intime un ordre que le cerveau se refuse de faire. Sourire, même gauchement, même crispé, reste une réponse à une invitation à laquelle il aurait dû répondre. Au lieu de cela, il continue de faire semblant d’admirer ce paysage quelconque et d’attendre qu’elle aussi veuille bien jouer de nouveau, à ce rituel qu’ils se sont donné depuis un mois. Dans le reflet de la fenêtre, elle est là. La couleur de ses yeux, un vert parsemé de quelques petites taches noisette, vient croiser les siens, si communs. Il sourit cette fois-ci.

Pour lui, il n’existe pas d’aussi belle femme. Et par-dessus tout, il aime ce geste qu’elle fait lorsque le bus sursaute au passage d’un dos-d’âne : ses cheveux roux, ni trop longs, ni trop courts, semblent profiter de cet instant pour danser sur ses épaules, offrant à Paul une vision éphémère de la grâce elle-même. De sa main droite, elle a ce geste élégant qui consiste à peigner un coup à droite, un coup à gauche, sa sublime chevelure aussi fine que du fil à soie.

Paul scrute, toujours par le reflet de la fenêtre, le moindre geste, le moindre sourire. Pourtant proches de quelques pas, Paul et son inconnue s’échangent des moments magiques qu’ils sont les seuls à comprendre. Puis, viens le moment où elle doit descendre. Paul connait cette station et ce n’est pas malheureusement pas la sienne. Alors, en guise de réconfort, il va mémoriser ce dernier regard qu’elle lui lancera au moment de descendre du bus, mais en attendant, il prend plaisir à décortiquer la manière de se mouvoir dans le couloir du bus pour approcher les portes de sortie. De sa manière de marcher, à ce geste tout à fait banal pour s’attacher les cheveux en passant par sa main gauche venue remettre les plis de sa jupe bien droite, tout en elle n’est que splendeur. Pour lui, ce n’est pas un bus qui vient de s’arrêter pour déposer des passagers, mais un carrosse déposant une princesse.

Et le lendemain matin, le même scénario se dessine. Paul avait imaginé, durant toute la nuit, la manière la plus excitante pour oser l’aborder. Il ne faudrait pas faire comme n’importe qui et faire n’importe quoi. Surtout pas. Mais Paul est lucide. Il sait que les rêves donnent du courage et que la réalité se charge de tout détruire. Cependant, il a oublié que le destin n’aime pas attendre. En montant dans le bus, Paul cherche sa carte de transport et s’aperçoit qu’il l’a tout bonnement oublié. Il achète un ticket de bus à deux euros, composte ce dernier et au moment de s’approcher de sa place, le bus fait une mauvaise manipulation. Un petit accrochage entre le chauffeur et un automobiliste peut avoir des répercussions désastreuses. Et c’est exactement ce qui allait se passer. Ceux qui venaient d’entrer dans le bus furent légèrement trimbalés de gauche à droite. Paul aurait dû être assis à sa place, mais au lieu de cela, sans faire vraiment attention, un second coup de frein assez brutal eut raison de sa timidité. Cette fois-ci, il ne pouvait y échapper. Un simple « pardon » ne suffirait pas suite à ce léger coup de coude sur le front. Pour le restant de sa vie, Paul se souviendra à jamais de ce sourire en guise de réponse à une phrase dite :

« Je suis vraiment désolé ! » avait-il dit.

« Ce ne sera pas assez ! » lui avait-elle répondu.

Il avait rougi, il fallait bien s’y attendre.

Elle avait souri et à cela, il ne s’y attendait pas.

Le cœur et le cerveau se félicitèrent d’avoir fait en sorte que Paul oublie sa carte de transport.

Ils se sont avoués avoir attendu ce moment.

Mais avant de descendre à sa station de bus, elle attrapa le ticket de bus qu’il tenait dans la main et nota son nom, un numéro de téléphone et un petit mot. Ils se firent la bise.

« Ceci est un ticket pour un voyage qui sera unique », avait-elle écrit dessus.

Un sourire complice, des regards qui remplacent bien des mots.

Maintenant, Paul et Angélique attendent le bus tous les deux, main dans la main. Pour se souvenir qu’il suffit parfois d’un rien pour changer le cours de toute une vie, Paul et Angélique ont mis sous cadre le fameux ticket leur rappelant à chacun, que les plus beaux voyages se font à deux.

Ludovic Metzker

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