Histoires Courtes

Charlotte est à l’intérieur

Partie I

J’ai entendu dire que dehors, il allait faire froid. Cela me semble terrifiant, le froid, moi qui reste sans cesse cloîtrée dans cet endroit que je commence à connaître mieux que son propriétaire. D’ailleurs, je l’entends raconter que la neige est montée jusqu’à 10 cm et qu’il va être difficile de « me » déplacer d’un endroit à un autre. Moi, je ne sais pas à quoi cela ressemble, la neige. Il semblerait que cela soit amusant puisque de là où je me trouve, j’entends des gens rire aux éclats. Ils doivent bien en avoir de la chance. En ce moment, je ne sais pas vraiment où je me trouve. Il fait tout noir et j’ai la certitude que cela pourrait faire peur, mais ce mot m’est étranger. Parce que je ne connais pas grand-chose du monde de dehors, du chant des oiseaux, des cris des enfants, je me persuade qu’ici, je suis bien. En fait, j’ai tout ce que je veux malgré ma captivité. J’entends la personne chuchoter qu’un jour, je partirai d’ici et que j’aurai la joie de découvrir ce monde qui semble si terrifiant de prime abord. À force d’être dans le noir, je ne peux être heureuse et m’exclamer que les couleurs d’une fleur sont splendides tout comme certifier que la neige est blanche. Je ne vois pas. Je ne peux toucher à rien du tout. J’ai la chance de pouvoir manger un peu de tout et parfois n’importe quoi. J’ai envie de sortir, de découvrir tout cela et de comprendre ce que signifie : « La vie est belle ! ».

En attendant, je dois me contenter du peu qu’on me donne.

De temps à autre, je peux légèrement entendre de la musique classique. Je suis incapable de dire qui est Schubert ou Mozart, mais qu’importe. J’écoute bêtement les propos de ma geôlière : elle en connaît, des choses alors, quand elle dit que ce morceau est de l’un ou de l’autre, j’acquiesce ! Aussi, elle aime me lire des histoires que je ne comprends pas vraiment. Je lui fais confiance, je n’ai pas vraiment le choix. Elle me maintient enfermée ici et me promet tout un tas de belles choses pour mon avenir. En attendant, elle est bien drôle celle-là : elle peut bouger, danser, sauter et se coucher. Moi, je reste toujours coincée comme un stupide animal en cage. Tout ce que je peux dire, c’est qu’elle doit me maintenir en captivité depuis bien longtemps parce qu’un jour, elle sera dans le pétrin : ma cage se fera petite et alors, il lui faudra procéder autrement. Le pire, dans tout ça ? Il s’avère qu’elle me connaît à la perfection ou alors, elle fabule. C’est peut-être une folle, qui peut savoir. Si je l’écoute, j’ai des yeux bleus, des cheveux roux et que ces derniers sont soyeux et que j’aurai une belle vie.

Ah oui ! Je ne sais rien du tout sur moi. Je ne sais rien du tout sur elle à part les informations qu’elle veut bien me donner. Ah oui, j’ai oublié : je m’appelle Charlotte ! C’est tout ce dont je sais et c’est tout ce que je dois savoir. Alors, je m’imagine un visage, des yeux, des cheveux. Je m’imagine telle que cette personne me décrit. Je dois être belle. Je dois avoir de l’élégance, même si j’avoue ne pas comprendre ce mot.

Demain, elle va aller s’acheter une ou deux robes pour se sentir plus à l’aise.

La chance. Moi, je me sens nue. En fait, c’est un peu comme cela que je suis. Je n’ai rien à me mettre car elle ne pense qu’à elle. Déjà, elle ne me traite pas si mal. J’ai de quoi manger et il fait bon. Je dois avoir les yeux bandés car je ne « vois » pas où je me trouve. Je l’entends se déplacer d’un endroit à un autre. De l’eau coule et elle pousse un râle. Elle doit être heureuse. Je le serais à mon tour un jour ou l’autre.

Partie II

« C’est le grand jour ! »

Depuis quelques jours, c’est ce qu’elle répète. Si c’est le « grand jour », pourquoi suis-je encore ici ? Toi qui m’as promis une belle vie, de jolis vêtements, que des garçons se mettraient à genoux pour me séduire et que j’irais loin dans la vie avec des diplômes pour devenir médecin ou avocate ou directrice – c’est difficile de savoir tant elle change d’avis sur mon avenir – quand est-ce que je sors de TA prison dorée ? Je n’ai aucune maîtrise du temps. Je ne sais pas s’il fait beau, chaud, moche et froid… Je ne sais rien de cela. Je veux sortir d’ici et découvrir tout cela de moi-même. Elle n’est pas aussi futée qu’elle voudrait le laisser croire puisque elle se contredit sans cesse. Preuve en est, elle vient de lui dire à « lui » que ce n’est pas pour tout de suite. « Lui », je ne le connais pas du tout. Il part et rentre pour manger, pour regarder à la télévision un match de football – ça, je n’aime pas parce que souvent, il crie sans aucune raison et insulte des gens qui ne lui répondent jamais. Je sens que ce « truc » ne va pas me plaire du tout. « Lui », il est gentil avec elle, sauf de temps en temps. Il entre quelque chose en elle qui doit lui faire mal car il lui arrive de lui dire « tu fais mal » ou « pas comme ça ». Lui, il ne sait pas y faire, voilà tout ! Moi, cela m’amuse. Ça secoue ma cage de temps à autre. J’aime bien car je m’endors instantanément et alors, eux aussi, ils finissent par s’endormir.

Dormir, j’aime bien.

C’est ce que je pourrais faire durant des heures et des heures si je ne devais pas manger un peu. Dormir, au chaud. Pourtant, j’ai envie de sortir. J’ai hâte qu’elle ouvre enfin cette porte. Je veux voir le soleil car il semblerait qu’il donne de jolies couleurs sur la peau, sauf quand il brûle celle-ci et j’ai envie de sentir la pluie sur moi : ça fait tout bizarre et l’odeur qui s’en dégage se veut unique en son genre. Et la neige, aussi. Ça doit être génial de marcher dedans. Moi, je veux tout ça et plus. Je veux pouvoir me voir une bonne fois pour toutes. Je veux connaître ce qu’elle appelle les garçons et leur dire que pour me séduire, ils devront se mettre à genoux, comme elle dit. J’en ai marre d’être enfermée dans ce truc sombre. Je ne respire plus alors pour lui faire comprendre, je mets des coups de pied plus violent qu’à l’accoutumée ! Là, elle va bien le sentir et être obligé de se bouger le derrière pour accélérer les choses.

Tiens, prend ça ! Encore et encore. Je vais te contraindre à me libérer.

Merde ! J’ai dû aller un peu trop fort. Houla j’ai abusé car « LUI » panique et ne sait plus quoi faire ; il cherche des clés et un téléphone pour appeler les urgences. Ça va, c’était une blague : tu ne veux pas ameuter le monde ? Je vais rester tranquille, voilà ! La geôlière, c’est bien fait pour elle : à force de me faire croire à ses rêves, je veux les vivre, les savourer, un à un ! Elle l’a bien mérité de perdre les eaux. Bien fait pour toi car là, ah ah, tu vas devoir me rendre ma vie ! Perdre les eaux, ça fait peur à l’autre imbécile. Je t’entends pleurer et dire que c’est magnifique. Je l’entends chouiner comme un imbécile en train de tenter de te calmer. Je vous rappelle, à vous deux, que c’est moi qui suis en prison. C’est moi qui devrais faire la fête, mais j’avoue ne pas en avoir la force. Je veux sortir, mais je ne sais pas comment faire. Je patiente sagement qu’on veuille bien faire le nécessaire.

Mazette ! J’entrevois la lumière. Zut, ça fait mal aux yeux. Il fait froid dehors. J’ai des choses dans la bouche qui me bloque la respiration. Et lui, pourquoi il me claque le derrière ? Ah oui… Il est malin : je dois respirer. Je dois pleurer. Je dois… Vivre ! Lui, il semble savoir ce qu’il fait et il demande de l’aide à une autre dame que j’entrevois à peine uniquement pour lui dire de me poser quelques instants sur ma geôlière.

« Elle » et « Lui » pleurent. Moi aussi, je pleure. Pas pour les mêmes raisons. Je me suis pris une claque dans les fesses.

« Voici Charlotte… »

Oui, il s’agit bien de moi. Je suis Charlotte. Je les entends plaisanter : je voulais, selon toute vraisemblance, sortir rapidement ! La dame se dit être « maman » et lui, « papa ». Ils me sourient. Je vais faire comme eux. Du moins, je vais tenter. Sourire, ce n’est pas si facile. Surtout quand on a été enfermé dans ce truc nauséabond. Il fait toujours aussi froid. Pourtant, ils ont mis des draps autour de moi.

Une personne demande à celui qui va être « papa » de couper un cordon. Non, malheureux… C’est ce qui me relie à « Elle » depuis ma captivité. Non car dehors, il fait froid et que j’ai soudainement peur.

Je veux y retourner, à l’intérieur.

Après tout, c’est le seul endroit que je connaisse.

Personne ne m’y a fait du mal alors que là…

« Bienvenue, Charlotte ! »

On sait ce que l’on quitte…

Pas ce qu’on va y trouver !

FIN

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